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  • Tribune au Monde sur la pédocriminalité

    19 mai 2026

    Chaque nouvelle affaire de violences sexuelles sur enfants suscite la même émotion, et les révélations se multiplient dans les familles, dans les écoles, dans tous les lieux collectifs. Puis viennent les mêmes engagements, comme ceux, tout à fait louables, de la proposition de loi visant à garantir l’information et la protection effective des victimes de violences sexuelles, adoptée à l’Assemblée le mardi 12 mai, et qui vise à mieux écouter les victimes, améliorer les signalements, renforcer les sanctions. Ces exigences sont cruciales et il faut continuer à les porter. Seulement, elles laissent encore trop dans l’ombre une question centrale, peut-être la plus dérangeante de toutes : qui sont les auteurs, et pourquoi notre société refuse-t-elle encore de penser leur existence comme un enjeu anthropologique et donc politique essentiel ?
    La libération progressive de la parole des victimes, parfois des années ou des décennies plus tard, est déterminante et elle doit se poursuive. Nous avons commencé collectivement à comprendre une partie de l’ampleur des traumatismes psychiques, somatiques et sociaux provoqués par les violences sexuelles dans l’enfance. Troubles psychiatriques, addictions, conduites suicidaires, souffrances psychoaffectives, maladies chroniques, la liste est longue des dégâts que, cliniciens, nous constatons tous les jours chez nos patients. Les victimes doivent être protégées, reconnues et soignées, c’est une évidence.

    Mais une société quine regarde pas lucidement la question des auteurs reste dans une logique de réparation et non de prévention réelle. Les violences sexuelles sur mineurs, qui concernent chaque année 160 000 enfants en France, aussi inconcevable ssoient-elles, ont une telle récurrence et omniprésence qu’elles doivent nous interroger autrement. Les pédocriminels sont souvent des hommes bien insérés socialement, pères de famille, éducateurs, de tous les milieux sociaux. Des hommes qui correspondent rarement aux figures monstrueuses que l’imaginaire collectif préfère convoquer pour tenir le problème à distance de soi.
    Cette difficulté à penser les auteurs participe d’un déni ancien, où l’on préfère considérer les violences sexuelles sur enfants comme des anomalies monstrueuses mais marginales, plutôt que comme un phénomène humain structurel. Les données sont pourtant formelles : la plupart des violences sont commises dans les espaces ordinaires de la vie sociale et familiale. Le danger n’est pas extérieur à la société ; il est produit en son sein.

    Nous continuons ainsi à traiter la pédocriminalité presque exclusivement sous l’angle judiciaire, après les faits - donc trop tard - ou alors par des protocoles dedépistage et de surveillance dans les institutions, mais avec des résultats nettement insuffisants. Pour progresser, il nous faut accepter une idée très inconfortable : il existe, dans toute société, des individus, qui sont dans la très grande majorité des cas des hommes, présentant des attirances sexuelles envers les enfants, des difficultés majeures de contrôle pulsionnel, et des trajectoires de violence ou de vulnérabilité pouvant conduire à des passages à l’acte. Il faut ouvrir ce débat, en faire un objet politique pour mener à une véritable prise de conscience, voire un électrochoc. Que chacun se sente concerné et s’interroge.

    Un volet important de cette démarche est la prévention individuelle. Certaines personnes concernées n’ont jamais commis d’infraction et peuvent chercher elles-mêmes à éviter le passage à l’acte. Or, elles n’ont pas facilement accès à des dispositifs de soins précoces, anonymes et spécialisés. La honte, la peur et l’absence de structures adaptées conduisent au silence jusqu’à la catastrophe. Des réponses existent en France, portées par les Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS) mais elles restent embryonnaires et les professionnels de santé eux-mêmes n’ont que très peu de connaissances dans ce domaine.

    L’Allemagne a ouvertune voie importante avec le programme Dunkelfeld (« zone grise »), initié à Berlin dès 2005. L’idée est de proposer une prise en charge confidentielle à des personnes attirées par les enfants avant tout passage à l’acte. Le message est clair : dire aux auteurs qu’ils ne sont pas responsables de certaines de leurs pulsions ou obsessions, mais qu’ils sont en revanche responsables de leurs actes et doivent demander de l’aide avant que des enfants ne soient détruits.

    Pourquoi un débat comparable reste-t-il presque impossible en France ? Probablement car il touche à un tabou anthropologique majeur. Et nous craignons, à tort, que parler des auteurs autrement que par le prisme pénal reviendrait à banaliser leurs actes. Nous avons su, ces dernières décennies, évoluer notre regard sur de nombreux sujets autrefois impensables : le suicide, les addictions, les violences faites aux femmes, plus récemment la fin de vie ou la santé mentale. Comme surtous ces sujets, il faut passer de la prise de conscience à l’action.

    L’ampleur et la gravité du problème justifieraient pleinement d’en faire une cause nationale sur la durée. En plus de la réflexion collective qu’elle permettrait, elle impliquerait de renforcer massivement la pédopsychiatrie, la psychiatrie, la médecine scolaire et la protection de l’enfance, de développer la recherche sur les facteurs de risque et les stratégies de prévention, de former les professionnels, de multiplier les consultations spécialisées, de mieux repérer les conduites sexuelles problématiques, de travailler sur les masculinités déviantes, la domination et l’éducation affective, et de sortir du fantasme selon lequel le problème serait toujours ailleurs.

    La lutte contre la pédocriminalité ne pourra progresser tant que nous continuerons à considérer les auteurs uniquement comme des monstres surgissant de nulle part. Une société mature ne se contente pas de dénoncer et de punir après coup mais se donne les moyens d’empêcher que les crimes aient lieu.

    Antoine Pelissolo, professeur de psychiatrie(GHU Henri-Mondor, AP-HP) et premier adjoint au maire de Créteil LaurentCathala (Parti socialiste).

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